L'étrange héritage d'Estelle

Estelle. Je me souviens très bien d'Estelle; j'étais jeune alors et parfois elle me faisait penser à une sorcière. Elle avait de longs cheveux noirs, un visage déjà ridé et des yeux qui, même de loin, me faisaient peur. Elle inspirait le respect et la crainte.
Je me souviens de sa caravane, toute rouillée, que j'entrevoyais à travers la fenêtre de ma chambre. J'avais presque l'impression de commettre un sacrilège en l'épiant de la sorte. Je me souviens très bien comme j'ai eu peur lorsqu'elle a levé la tête. Son regard m'a transpercé et je me sentais prisonnière et ridiculement honteuse. Estelle souriait, et c'est bien la seule fois où je l'ai vu sourire.
Maman allait la voir quelques fois dans l'année, à de grandes occasions : à Noël ou au mois de mai pour lui offrir un bouquet de muguet. Elle était sûrement la seule à pouvoir approcher Estelle sans avoir peur. Elles restaient debout, le grillage les séparant, et parlaient pendant de longues minutes.
Et puis un jour je vis Estelle, à travers la fenêtre, offrir, à l'occasion de son anniversaire, une plante à ma mère. De loin cela ressemblait à n'importe quelle plante, pas spécialement touffue. Une simple plante dans un pot de terre.
Estelle avait un air grave et fixait ma mère d'un regard presque hypnotique.
J'étais surprise le lendemain de voir que la plante trônait sur la table de la salle à manger. Maman en prenait grand soin et chaque fois qu'elle l'arrosait, elle semblait pensive.
Ce n'est que quelques jours plus tard que l'on apprit qu'Estelle avait succombé à sa vieillesse et à un mauvais état de santé. Sa caravane, le lendemain, avait disparu, broyée par une effroyable machine, m'avait raconté maman. Et puisque l'on était dans les confidences, elle se mit à me parler d'Estelle.
" Tu sais, c'était une femme étrange. Sa grand-mère, sa mère et elle même étaient voyantes. Estelle, quand j'allais la voir pour lui raconter mes soucis quotidiens, me disait toujours comment les choses allaient se terminer, et elle ne se trompait jamais. Jeudi, quand je lui ai parlé, elle m'a offert cette plante. Elle était grave, comme si elle me faisait là un héritage inestimable. Et elle m'a dit que son pouvoir de deviner les évènements lui venait de cette plante qui était aussi un talisman. Tant qu'elle avait cette plante, aucune catastrophe ne pouvait lui arriver. Et je crois bien qu'elle avait raison. La plante est là et elle, elle est morte."
Maman semblait éprouvée et je compris qu'il était tant de la laisser seule à ses méditations.
Et puis curieusement elle se mit à changer, dans la façon de s'habiller, dans sa façon de parler et de voir la vie. Ses goûts n'étaient plus les mêmes.
Et je me rendait compte que la situation à la maison s'améliorait : mon père avait retrouvé du travail, ma soeur avait obtenu ses diplômes et on allait pouvoir partir en vacances tous ensemble.
On était en décembre. La plante, dont maman s'occupait à merveille, faisait poindre un bouton. Une fleur allait naître de cette plante étrange qui avait transformé le comportement de ma mère.
Et c'est en y regardant de plus près que je m'aperçus que le pot en terre semblait très vieux. Il portait des inscriptions gravées et des dessins curieux que je ne parvenais pas à comprendre.
Le temps passait et vint le jour où la fleur éclot : elle était magnifique et étonnamment grande, de couleur foncée, elle faisait un drôle d'effet. Il était difficile d'imaginer qu'une si jolie fleur puisse sortir d'une plante si banale et qui paraissait même asséchée. Maman alors fit quelque chose de très curieux. Elle enfila une robe sombre, de teinte unie et, l'épiant derrière la porte de la salle à manger, je la vit saisir un couteau à lame affilée. Elle l'approchait dangereusement de son poignet. Je faillis courir vers elle, mais ma curiosité m'en empêcha et je repensais soudainement à Estelle. J'attendais.
Mamans s'était fait une légère entaille et laissait couler quelques gouttes de son sang au coeur de la plante.
Ce rituel m'apparut étrange, car c'était bien un rituel : tous les ans, une fleur unique venait à éclore de cette plante et tous les ans, maman y versait quelques gouttes de son sang.
Cela se passait dans le secret le plus absolu et j'étais supposé faire mes devoirs dans ma chambre.
Mais un jour maman s'aperçut que je l'épiais et loin de me gronder, elle me dit d'approcher, ce que je fis dans le silence le plus respectueux.
Alors elle m'expliqua :
" La plante que tu vois là se nourrit d'eau, comme les autres plantes, mais une fois l'an, au mois de décembre, elle donne une fleur et quand cette fleur éclot, il faut s'habiller de couleur sombre et verser quelques gouttes de son sang en signe d'adoration, comme s'il s'agissait du Dieu de la vie. Alors cette plante t'honore à son tour et te fait entrevoir, dans ton sommeil, la solution de tous tes problèmes et le cours des évènements qui t'inquiètent. Mais tu dois, le moment de ta mort venue, qu'elle te fait entrevoir en rêve, la céder à une personne de ton sang, qui perpétuera l'adoration."
Et c'est ainsi que cette plante avait traversé les siècles, recueillant en son sein le sang de personnes inconnues.
"Mais toi, tu n'es pas du même sang qu'Estelle" ajoutais je, pour en savoir un peu plus.
"Estelle. Cette pauvre Estelle n'avait plus de famille et elle a pris la responsabilité de me léguer sa plante. Elle avait vu sa mort arrivée comme veut la légende et elle a légué la plante, à défaut d'une personne de son sang, à la personne la plus digne de confiance et qui aurait accepté de poursuivre l'adoration du Dieu de la vie."
C'est donc comme ça que la plante était arrivée là, sur la table de la salle à manger et Estelle venait de nous faire un étrange héritage, qui, sans y paraitre, allait bouleversé notre vie.
Aout 1990