Le Fantôme

Quelqu'un sonnait à la porte.
"C'est Nathalie!" dit une femme dans a cuisine.
"Je vais lui ouvrir!" répondit Laura et elle sortit en courant, le trousseau de clefs à la main :
"J'ai bien cru que tu ne viendrais pas !" dit-elle d'une voix un peu excitée.
"J'ai hésité, mais finalement la curiosité a pris le dessus et tu vois, je suis là."
Nathalie, sa copine, avait exactement le même âge qu'elle : douze ans. Nathalie entra dans la maison et dit bonjour aux parents de Laura avant de s'engouffrer avec elle dans la chambre pour jouer à la Banque.
La Banque, c'était un jeu qu'elles avaient inventé toutes les deux; avec des billets de Monopoly, avec des petits carnets de papiers confectionnés par elles avec soin et qui servaient de chèques et un tas de personnes imaginaires. Il y avait des coiffeuses à payer, des courses à régler, la nourrice d'un bébé fictif : car elles étaient mères toutes les deux et dans ce jeu-là, elles se considéraient comme deux bonnes amies d'une trentaine d'années.
La banque était tenue pour l'une ou l'autre, à tour de rôle et c'était un jeu qui les passionnait. Dans la chambre il y en avait partout : des billets, des papiers, des cahiers où figuraient des comptes fictifs, du maquillage, le berceau de la poupée de Laura pour déposer chez la nourrice fictive.
Tout se déroulait, aux yeux des parents de Laura, comme d'habitude.
" Tu crois qu'ils vont partir bientôt?" dit Nathalie.
"Oui, sûrement, je te l'ai dit : il faut qu'ils aillent faire des courses. Il faut attendre; ça ne devrait plus tarder maintenant."
En effet, la mère lui annonce de la cuisine :
"On y va Laura, tu restes avec Nathalie. On sera probablement de retour avant huit heures."
Huit heures, ça leur laissait une heure et demi devant elles. Ca serait sûrement suffisant.
A cette annonce, les deux jeunes filles se regardèrent avec un sourire éclatant qui voulait dire : enfin !
La voiture démarra et le silence les entoura.
"Qu'est-ce qu'on fait maintenant?" demanda Nathalie.
"On attend" répondit Laura d'un ton décidé et sans appel. Et elle continuèrent à jouer. Le temps passait et sans se l'avouer elles regardaient à la dérobée leur montre : sept heures.
Alors Nathalie décida de rompre leur fausse complicité de jeu :
"Dis, tu crois qu'il va venir?
- Mais, oui, c'est sûr. Je t'ai déjà dit : à chaque fois que je suis toute seule, il descend, là, par l'escalier du grenier. Aujourd'hui évidemment tu es avec moi, mais c'est le seul moyen si tu veux le voir. Ou plutôt si tu veux l'entendre, parce que le voir, ça sera pas possible : il fait encore jour."
Et elles se remirent à jouer, avec au fur et à mesure que le temps passait, de moins en moins envie de jouer.
Alors Laura dit :
"On ferait mieux d'arrêter, tu crois pas?
- Oui" répondit Nathalie désabusée. Elle commençait à ne plus y croire. Dix neuf heure trente. Mais qu'est ce qu'il faisait bon Dieu!
Et pendant qu'elles étaient, Laura assise sur le lit à se demander s'il viendrait finalement et Nathalie, assise sur la chaise, se demandant si tout cela n'était pas qu'une grosse farce, une marche de l'escalier du grenier se mit à craquer.
Les deux jeunes filles se regardèrent en un sursaut. Sans oser dire un mot, elles attendirent...
Une deuxième marche, puis une troisième, une quatrième...
"C'est lui ! " failli crier Laura, "Vite, dansles toilette!" dit-elle dans un souffle à Nathalie.
Elles se précipitèrent d'un seul pas dans les toilettes qui étaient juste à côté. Tout doucement, sans faire de bruit, Laura tourna le verrou. Et elles attendirent, l'oreille collée à la porte.
Une marche, encore une marche. Puis plus rien.
" Qu'est-ce qu'il fait? " se demanda Laura. "Il va tout de même pas remonter, pas maintenant. Pas maintenant, qu'il est si proche!"
Un bruit, une marche et encore une marche.
"Ouf, pensa Laura. Je ne passerai pas pour une menteuse."
Nathalie s'était assise sur le couvercle des toilettes. Elle était anxieuse et regardait la porte.
" Qu'est-ce qu'il fait? on entend plus rien.
- J'sais pas " répondit Laura.
Cinq longues minutes s'écoulèrent.
" Il est dans la maison maintenant. Mais où? Peut être dans la cuisine, où alors...où alors il est dans le couloir."
Les deux filles imposèrent le silence le plus complet, elles avaient parlé tout bas, pour ne pas qu'il entende. Elles regardaient maintenant la porte d'un air terrorisé.
" Ca suffit, maintenant. Y'en a assez. Tu peux remonter!" pensa très fort Laura, qui sentait qu'elle ne dominait plus la situation.
La poignée de la porte se mit à faire un mouvement descendant : il essayait d'ouvrir!
"Mais il est fou!" pensa Laura, terrifiée. Vite elle ouvrit la petite fenêtre des toilettes et dit à Nathalie de monter sur le couvercle, prête à passer par la fenêtre si ça recommençait. Mais la poignée ne bougea plus.
"Laura!" articula Nathalie d'une voix cassée par la peur. Elle montrait le haut vitré de la porte.
Laura regarda dans la direction indiquée et vit une sorte de demi cercle noir se découper à travers la vitre.
"Qu'est-ce que c'est que ça?" dit-elle tout haut, et puis suivant sa pensée :
"C'est...c'est sa tête?!" ajouta-t-elle.
Totalement immobiles, comme pétrifiées, les deux jeunes filles restèrent là, bouche bée.
Le bruit du cadenas de la grille se fit entendre. Les parents rentraient. Les deux filles se regardèrent et d'un commun accord attendirent un peu. La "tête" avait disparu.
Elles ouvrirent la porte et retournèrent dans la chambre, reprenant comme des automates le jeu de la Banque. La mère entra dans la chambre peu après :
"Alors les filles, c'était pas trop long? On est rentré avant huit heures, comme prévu!"
"Oui, oui" purent elles articuler.
Elles étaient si pâles que la mère de Laura se demandait ce qu'il s'était passé. Sans doute une de ces disputes de gamines, qui prennent un air important et font un monde d'un petit rien. Elle sortit rejoindre son mari pour remonter les courses.
"Tu l'as vu, hein! C'était bien vrai, dis!"
Nathalie ne répondit pas. Elle se contenta de faire un signe affirmatif de la tête. Dehors la nuit tombait.
"Il faudrait que tu y ailles, Nathalie, la nuit tombe" dit le père, de la cuisine.
Les deux jeunes filles sortirent. Laura raccompagna Nathalie à la porte :
"Ca va? tu veux que mon père t'accompagne?
- Non, non, ça va aller" répondit Nathalie, saisissant son vélo. Elle était encore sous le choc.
" A demain" dit Laura, sans trop y croire. Après ça, elles avaient bien mérité du repos.
"Oui, on verra, je te rapellerai!"
Fin 08/1990