La complainte des Morts

Bonjour cimetière, oui, je viens te revoir, j'ai besoin de toi, parle moi. J'entends tes morts, qui pleurent dans la nuit, qui pleurent dans le vent rugissant et dans les feuilles des arbres et je les écoute, j'écoute leur complainte. Comme eux, de l'intérieur je pleure; que c'est bon de se retrouver en famille, avec ses vrais amis.
Réconforte moi cimetière, parle moi. Les morts me racontent leur vécu, ils me chantent leur plainte et me hurlent leur haine des vivants. Et je les entends, mes pauvres amis, et je les comprends. Ma vie est triste auprès des vivants, cimetière, parle moi.
Ils me disent "Viens, nous t'entendons, nous te protègerons, viens à la maison." Et je réponds : "Non, je ne peux pas venir, je veux encore essayer de convaincre les vivants, je veux encore essayer de leur parler".
Et leur plainte recommence, et leur plainte augmente dans la nuit noire qui nous entoure. Cimetière, parle moi, toi tu m'entends, ouvre tes bras à l'âme qui t'appelle, et dis moi cimetière, dis moi ce que je peux faire.
"Tu sais très bien ce que tu ne peux pas faire, toi l'âme qui me parle. Tu ne peux pas dire aux vivants ce que tu sais de nous."
"Je veux essayer de leur parler cimetière, mais ils ne m'entendent même pas, cimetière, aide moi, je désespère."
"Tu sais que je ne peux rien faire pour toi, coeur amer, ne cherche pas, ils ne t'entendent même pas".
"Mais dis moi comment leur dire, ce serait si beau s'ils pouvaient savoir."
"Le crois tu? Non âme pure, ce serait encore pire. Ils sont trop simples pour comprendre ce que tu veux leur dire, tu n'as aucune chance amie, et c'est mieux ainsi."
"Cimetière, que je suis lasse, n'y a-t-il que moi qui puisse te parler? Où sont les autres, pourquoi ne viennent ils pas me voir, pourquoi ne pouvons nous pas nous réunir?"
"Parce que vous êtes vivants, parce que je vous sépare, vous tous qui voulez vous rejoindre, c'est mieux ainsi."
"Le crois tu cimetière? Non, tu te trompes, ami. Nous avons besoin de nous voir, de savoir que l'on se comprend, et tu nous sépare. Tu veux donc augmenter le nombre de tes sujets, cimetière, tu es cruel."
"Non, mon enfant, je suis le père et la mère, je suis la force et le réconfort. Je suis ce dont tu as besoin, viens me voir quand tu veux enfant, mais ne dit pas que je suis méchant."
"Cimetière, j'ai si mal. Je saigne tellement, que j'ai l'impression d'être au seuil de ta maison. Parle moi encore, cimetière, réconforte moi."
"Ecoute amis, vis, fais ce que tu veux faire. Tu veux essayer de leur parler, essaye, c'est ta destinée. Ne pleure pas, enfant, la plainte est assez grande. Ecoute tes amis, ils chantent, ils chantent pour toi, ils te chantent l'espoir; et je te confie un peu de ma force et de mon réconfort. Va, enfant, marche, nous te suivrons, nous sommes derrière toi. Sois fière, fière de toi et de nous, lève la tête, enfant, et va accomplir ta tâche."
"Oui, cimetière, je vais seule, avec tes ombres, là où je n'ai pas de maison, où mes amis sont des monstres. Je vais pour toi, cimetière, avec tes ombres, chanter aux sombres vivants, la complainte des morts, et je leurs dirai que c'est l'hymne de la vie, et ils ne comprendront rien cimetière, comme aujourd'hui."
12.04.1987